CHEPTEL & CHAPITEAU

Le chapiteau n’a que des inconvénients.
Il est cher, à acheter et à tourner.
Il est froid l’hiver, chaud l’été, bruyant et humide.
On y est mal assis et on y entend mal.
Depuis des décennies, on prétend que c’est populaire mais on observe, études sociologiques à l’appui, que c’est faux.
Et l’image que le chapiteau véhicule est gluante de bienpensance.
C’est bien gentil tous ces camions et caravanes qui débarquent avec le chapiteau mais c’est pas très écolo tout ça.
Et en plus, il suffit d’un coup de vent imprévu et hop, tout ce beau monde se retrouve à terre.
Bref, le chapiteau, c’est l’enfer !
L’ENFER !
Mais !
Le chapiteau permet une chose que rien d’autre n’autorise.
Et cette chose est plus importante que tout le reste.
Le chapiteau permet le circulaire ! L’art en circulaire !
C’est l’art sous le chapiteau qui est intéressant !
Toutes les autres intentions plus ou moins sociales des détenteurs de chapiteau (familiarité et camaraderie avec le public, popularité du média, « geste architectural » qui dérange la ville...) sont intéressantes mais ne sont rien à côté de l’art circulaire du chapiteau.
Si il est une bonne raison d’avoir froid, de ne rien entendre, de brûler du fuel, d’avoir mal
aux fesses et de risquer la pneumonie, c’est bien de se mettre en rond !
Ah, le rond, pi et tout le tralala, les alchimistes et la quadrature du cercle, être autour du feu, autour des artistes, autour de l’oeuvre.
Ne pas être face mais être autour.
Alors, l’artiste bien cerné,
bien encerclé et sans sortie possible, l’artiste au centre des foudres, doit autant faire face, que faire dos, que faire flanc.
Il doit livrer quelque chose, invoquer les chamanes et se faire sorcier ou se laisser effeuiller par les regards voyeurs dans sa simplicité d’homme.
Ce n’est plus que l’espace qui est en 3D, c’est lui-même.
On ne peut pas être plus en danger qu’encerclé (ne dit-on pas « vous êtes cernés ! »), plus vulnérable, plus aux aguets.
Et bien c’est là qu’il se passe quelque chose qui ne se passera nulle part ailleurs et qu’on ne peut qualifier car c’est au-delà de la raison et des symboles.
Le sacré, le magique et le cercle sont à tous.
Et c’est ça que le chapiteau veut.